Un regard croisé sur la cause animale

L’hypocrisie du welfarisme

E3
vendredi 22 mai 2020 par Pierre Le Bec

Souvent les médias et une grande partie de l’opinion publique tendent à considérer l’antispécisme comme un courant extrême. Certes, comme dans toute idéologie, il existe des collectifs plus ou moins extrémistes, par exemple Boucherie Abolition, mais dans la grande majorité ce sont des personnes de bonne foi et vraiment ouvertes.

Dans le même temps, l’opinion publique est choquée avec justice et raison lorsque sont diffusées des vidéos filmées dans les abattoirs ou dans des élevages par des associations ou des collectifs. Cependant, malgré la répulsion sincère engendrée par ces images, l’immense majorité des personnes continue de manger des organes ou des muscles d’animaux. Il s’agit d’une réaction contradictoire, laquelle ne suit pas un raisonnement matérialiste propice à un nouvel humanisme étendu à toute forme de respect envers les autres espèces.

Pour que l’animal se transforme depuis l’état d’être vivant et sensible à l’état de viande et de produits transformés, cela implique de commettre un meurtre avec préméditation. En effet, l’animal ne naît pas selon une démarche empreinte d’innocence comme dans la nature, mais dans des élevages. La plupart des races sélectionnées sont liées à l’eugénisme. In fine, les reproductions se font artificiellement, sans attrait, sans charme, sans amour et donc sans la moindre humanité. On ne demande pas à l’animal s’il est affecté ou non. Évidemment, il n’y a aucune recherche sur le plan de la sensibilité de l’animal, laquelle est d’ailleurs pleinement reconnue par notre système juridique. Dans tout système d’élevage de masse, il ne s’agit plus que de se servir de ses outils reproducteurs afin de satisfaire les capitalistes : ceux-là n’espèrent qu’une chose, en tirer le maximum de profits en utilisant les sécrétions, les organes et les muscles comme s’il ne s’agissait que de simples matières brutes. On peut dire alors que l’animal est né pour être mis à mort, c’est bien une vision criminelle. Cette mécanique effroyable développe un sadisme poussé à l’extrême parmi les employés des usines de la mort — lesquels sont forcés de mettre de côté leur propre sensibilité pour supporter le spectacle de telles horreurs, sinon ces exploités risqueraient de perdre leur emploi et donc leurs maigres revenus. Dans le cadre de l’abattage, les animaux sont rendus inconscients par le moyen de l’étourdissement avant d’être égorgés. Pour préciser la technique sordide, l’égorgement consiste à sectionner la carotide et la veine cave supérieure.

Les conservateurs, néoconservateurs et les welfaristes [1] nous expliqueront les bienfaits de l’étourdissement dans le cadre de la lutte pour le « bien-être animal » et refuseront de façon systématique les abattages rituels.

En premier lieu dans l’abattage conventionnel, les animaux ont le crâne percé avec un pistolet, si le cerveau reste inactif durant un certain temps, les nerfs réagissent. En revanche, la colonne vertébrale reste active et l’animal ressent la douleur. Au moment de l’égorgement de l’animal, celui-ci ressent donc le passage de la lame de l’égorgeur et perçoit pleinement qu’il est en train de, ou qu’il va, mourir. Dans le cadre de l’industrialisation de l’agro-industrie, les animaux non humains sont mal étourdis et reprennent donc souvent conscience lorsqu’ils se vident de leur sang.

Pour des raisons d’industrialisation et de travail à la chaîne, les animaux sont rarement ou pas du tout étourdis une seconde fois. La perte de temps engendrée par un nouvel étourdissement se traduirait par un ralentissement de la production entraînant une baisse de la productivité ayant pour conséquence une baisse du profit. Pourtant, il y a rarement de scandale à ce sujet hormis sur la question des actes de maltraitance dans ces abattoirs.

Les bien-pensants nous vanteront le principe du flexitarisme qui se résume pour un consommateur par le choix journalier entre le régime végétarien et le régime entièrement carné. Des personnes comme Paul Ariès tentent avec régularité de nous expliquer qu’il existerait de la « bonne » et « mauvaise » viande [2]. Dans ce type de discours, on entend souvent toute une litanie lénifiante sur les conditions de vie des bêtes qui seraient rendues « acceptables » au sein des élevages de masse grâce à des contrôles stricts et modernes. Néanmoins, jamais, il n’y a de remise en cause de l’abattage de l’animal qui se réalise à la chaîne, y compris sous les meilleurs labels — lesquels se prétendent éthiques et soucieux de supprimer la terreur et la souffrance des animaux abattus. Autrement dit, « bonne » ou « mauvaise » viande, il y a finalement le même égorgeur.

Avec raison, comme nous l’avons vu, les abattages rituels suscitent souvent la colère des personnes. Il y a manifestement une part de welfarisme dans leur argumentation, mais aussi une certaine forme de spécisme. En vérité, la quasi-totalité des abattages rituels ne suivent même pas les pratiques précises des prescriptions religieuses ; ces dernières exigent le respect des animaux sacrifiés, du moins dans leur don de vie pour la subsistance des fidèles et la perpétuation de leurs croyances. Beaucoup de personnes nous montrent des scènes insoutenables pour tout esprit sensible, notamment lors des fêtes religieuses : Même les participants y sont gênés, voire terrifiés, par les égorgements en pleine rue ; le sang ruisselle à grands flots et sans fin sur les trottoirs. Une fois de plus, il convient de souligner qu’un abattage rituel suit un rite avec un certain protocole. Mis à part la question des prières et agapes qui rendent grâce à la divinité vénérée, ces abattages, parfois clandestins ou artisanaux, n’ont de sacré que le nom. En effet, ces tueries sont seulement des pratiques liées à des traditions développées en dehors des textes bibliques ou coraniques au sens strict. De plus, la question du rite religieux suggère de suivre des règles extrêmement strictes et cela n’est pas compatible avec la question de l’industrialisation des abattoirs. En effet, pour que le rite soit accompli de façon purement liturgique, cela nécessite de prendre beaucoup de temps. Or, le temps équivaut à l’argent lui-même dans la perspective capitaliste. Évidemment, l’objectif d’un abattoir n’est pas de faire dans le sentimentalisme, mais bien d’abattre le maximum d’animaux pour en tirer le profit le plus élevé. Pour faire des marges de rentabilité, la quantité prévaudra toujours sur la qualité et l’humanité.

Le halal est né dans les années 1970, à la suite de la montée de l’islamisme et du néolibéralisme. Le sacro-saint marché s’est donc vite « adapté à ces nouvelles opportunités commerciales » pour reprendre la vile vulgate entrepreunariale. Autrement dit : « Les affaires sont les affaires », la sensibilité et la morale ordinaires n’étant pas prises en considération, comme d’habitude… Sans compter qu’auparavant, il n’existait même pas de « cachet » ou de « certification » prétendument halal en France, voire en Europe. On peut en déduire que sous couvert de halal certifié se cache en vérité une vaste fumisterie, y compris de la part de ceux qui passent leur temps à combattre cette pratique rituelle sans jamais critiquer l’abattage dans sa globalité.

[1Les Welfaristes sont présentés comme des réformateurs parmi les mouvements abolitionnistes. Ils passent leur temps à se positionner en faveur de l’amélioration des conditions de l’élevage, mais ne veulent absolument pas remettre en cause la structure de l’élevage.