Un regard croisé sur la cause animale

Les gauches radicales et l’animalisme

E1
jeudi 21 mai 2020 par Pierre Le Bec

Lorsque j’ai proposé une étude dialectique entre la lutte des classes et l’antispécisme à un collectif, on m’a d’abord pris pour un excentrique, sous-entend l’incohérence dans la relation entre deux luttes qui n’auraient pas à grand-chose à voir ensemble. Pourtant, il me semblait judicieux d’aborder un tel sujet.

À première vue, les chiens ne font pas des chats. Comment se fait-il que sous cet angle nous ayons une approche qui permet la rédaction d’un essai politique ? Il s’agit d’une question pouvant tarauder le lecteur avant qu’il commence la lecture du livre. En effet, dans la rédaction de cet essai et lors des différentes recherches que j’ai entreprises, j’ai compris l’opportunité de la lutte des classes.

Bien qu’elle soit un fait établi, en l’incorporant dans le mouvement antispéciste, je donne pleinement une autre orientation à l’antispécisme. Il existe, il est vrai, un lieu de cause à effet entre les deux concepts. Cela peut paraître abracadabrant, mais le sens et la portée des différents mots, des différentes phrases, mais aussi des différents paragraphes permettent de donner un sens après la détermination des faits. Vouloir une telle perspective durant l’argumentation s’inscrit également dans une convergence des luttes.

Au premier abord, les deux notions (lutte des classes et antispécisme) ne semblent pas suivre un système d’équivalence. Au second abord, il s’avère que le retour idéologique de « la lutte des classes » est un tournant majeur dans nos sociétés où nous ne devrions d’ailleurs plus parler d’une simple « lutte », mais bien d’une « guerre ». Il me semble aussi cohérent de parler d’économie politique, d’écologie politique et pourquoi pas d’antispécisme politique.

Il est opportun d’user dans une certaine mesure des logiques marxistes, anarchistes ou alternatifs de gauche pour défendre les positions animalistes : la diversité de ses thèmes sociaux et sociologiques nous feront entrevoir des comparaisons parmi les plus propices.

En effet, le mouvement antispéciste reste très éclectique et touche à peu près toutes les cases de l’échiquier politique. Certes, il existe des capitalistes, voire des libertariens, qui se battent pour un monde sans exploitation des animaux non-humains, mais en général ceux-ci continuent aussi à défendre l’exploitation des êtres humains dans les conditions les plus terribles.

Pour faciliter l’analyse suivis dans le livre, nous prendrons la définition du Spécisme de Peter Singer :

« Le spécisme est un préjugé ou une attitude de parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et à l’encontre des membres des autres espèces ». [1]

La question du départ réside dans l’analyse critique du capitalisme. Il ne s’agit point de refaire l’Histoire, mais d’enrichir la culture politique actuelle. Si le spécisme n’est pas né avec le capitalisme. Il est apparu au moment de la sédentarisation de l’être humain à l’époque du néolithique. Pour les tribus qui se sédentarisaient, la question du bétail et/ou de l’élevage permettait de garantir une ressource de « nourriture » sur la durée dans une époque où les chasseurs-cueilleurs laissèrent place aux éleveurs et aux paysans. Le capitalisme comme mode de production a remporté une bataille globale. De ce fait, il s’est imposé progressivement sur l’ensemble de la Terre sauf à de rares endroits. Cela peut se matérialiser dans un modèle étatique ou dans un modèle libéral au sens économique. Dans le même temps, nous vivons également pour la plupart dans des démocraties libérales et de façon minoritaire dans des régimes illibéraux. Ce modèle économique est régi par l’accumulation du capital [2] par une minorité, laquelle spolie la richesse (matérielle et immatérielle) créée par les travailleurs.

L’industrialisation de l’ensemble de l’économie entre XVIIIème et XIXème siècle a poussé à la création d’abattoirs géants comme à Chicago. L’odeur âcre qui s’en dégageait, ainsi que les torrents de sang, ne faisaient pas vraiment dans le welfare (le bien-être animal). En ce sens, le capitalisme a permis un développement sans frein du spécisme. Il apparaît cohérent de mettre fin au spécisme en s’attaquant aux racines de son développement. Celui-ci se résume au capitalisme quelque soit sa forme. La lutte des prolétaires apparaît comme primordiale dans la nécessité de « faire table rase » d’une société mortifère et zoophage.

[1Peter Singer, « La libération animale », Petite Biblio Payot, 2015, p.73

[2Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, 1913