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La sociale-démocratie dans le « patriotisme économique »

Episode 3

mercredi 20 décembre 2017, par Pierre Le Bec

La social-démocratie s’est largement transformée depuis la prise du pouvoir d’Emmanuel Macron dans un mouvement conservateur et libéral. Dans cet élan, le discours traditionnel de la méritocratie patriotique s’intensifie.

À l’origine de la méritocratie, le patriotisme

Dans son discours à Villers-Cotterêts, le 17 mars 2017, Emmanuel Macron expliquait que

le nationalisme étriqué et la réduction à une identité fantasmée, et d’autre part un multiculturalisme béat, il y a l’esprit français. Et l’esprit français, c’est ce patriotisme ouvert que nous portons [1]

Emmanuel Macron tentait de s’emparer du terme « patrie » en l’arrachant à l’extrême-droite. Pensant que son patriotisme serait différent du nationalisme du Front National de Marine Le Pen, une partie de sa campagne s’est orientée dans le « patriotisme ouvert ». Une ouverture avec des frontières surveillées par des hélicoptères. Le patriotisme d’Emmanuel Macron, c’est Louis Alliot qui en parle le mieux. La République En Marche est saluée par le Front National sur la question des migrants [2]. Cela amène tout de même de nombreux citoyens à s’interroger sur le fond du mouvement d’Emmanuel Macron. Aurore Bergé (députée 10e circonscription des Yvelines, porte parole du groupe La République en Marche) disait tout de même : « quand je vois la droite être applaudie par le FN, la droite à laquelle j’ai adhéré aurait eu honte » [3]. Le silence semble se prolonger, puisqu’Aurore Bergé ne semble pas déranger d’être soutenue par Louis Aliot. Les paroles des uns servant de fusil se retournent contre soi-même. La honte a changé de camp, puisque les défaites politiques des uns se transforment progressivement en des batailles idéologiques des autres. Le ton agressif d’Aurore Bergé a laissé place à un silence sourd et très long. Dans le fond, cela discrédite des pans entiers du « renouveau » d’Emmanuel Macron. Être soutenu par l’ignominie s’inscrit dans la longue déviation politique vers un conservatisme toujours plus fort, plus autoritaire et toujours plus violent. La crise économique de 2008 laisse des conséquences importantes pour ceux en perte de repère identitaire. Sur le plan économique, la réussite des uns se transforme en un patriotisme économique entièrement débridé.

Vers un Patriotisme économique

La social-démocratie s’écrase progressivement dans le cadre de sa reconstruction politique. L’effacement des lignes en faveur d’un progrès social issu d’une lutte des classes opposant la classe dominante aux classes dominées laisse place à une ligne méritocratique dans la tradition de Malthus et du Darwinisme social. Cette vision s’établit sur plusieurs niveaux : l’individu et la nation. La concurrence entre les individus est devenue l’alpha et l’oméga de la politique « macronomique ». La compétition de tous les individus entre eux remet en cause le fondement même de nos sociétés. Nous devenons tous des adversaires les uns, les autres. La coopération et l’entraide restent banni de la philosophie libérale. En outre, les libéraux considèrent que la solidarité est néfaste au progrès de la société, pire renforcent les inégalités sociétales. N’est-ce pas pour cela qu’ils mettent en place de nombreuses lois pénalisant la solidarité dans le corpus pénal ? Au niveau supérieur, l’idée de « Faire gagner la Nation » s’accompagne par la destruction totale des différents antagonismes de classe au niveau idéologique et dogmatique. Cela nécessite d’affirmer que l’interclassisme s’intègre comme la vision prépondérante de demain. Plus précisément, les plus démunis ont les mêmes intérêts que les propriétaires de nombreux Yachts. La doctrine de la « réussite nationale » s’accompagne de l’idée libérale que la réussite nationale réside dans la somme des réussites individuelles. Les vieux dogmes quasi-religieux du libéralisme classique, transformé dans le néolibéralisme ont la dent dure. Bien que remise en cause par de nombreux économistes hétérodoxes comme Steve Keen [4] le patriotisme économique s’intègre également dans un souci de domination sur les classes laborieuses.

Le patriotisme comme le Nationalisme ne permet pas d’émanciper les classes populaires. L’opposition des classes populaires vis-à-vis des classes dominantes tend à se transformer dans une lutte au sein des classes populaires favorisant les classes moyennes, mais surtout la classe dominante. Si les éléments de langage liés à la liberté semblent ancrés dans le discours conservateurs et libéral, il n’en demeure pas moins qu’il ne s’agit pas de la liberté des classes populaires à choisir son propre avenir, tout comme son propre destin, les faits deviennent plus têtus. Il s’agit uniquement de la liberté de la classe dominante à mener le plus facilement l’exploitation des uns, et en tirer le maximum de bénéfice. La « réussite patriotique » tend à mettre en évidence que cette dernière dépend essentiellement des différents contributions et sacrifices que peuvent apporter à la société. Le dévouement de l’individu en faveur de sa patrie pose de nombreux problèmes sous-jacents. Les conséquences débouchent sur des patriotes ayant comme répercussion des effets dévastateurs sur ceux qui se situent en dehors de la Communauté Nationale. Le déchaînement des discriminations s’intègre parfaitement dans le cadre de la « réussite nationale ». Si celles-ci peuvent être de nature religieuse, ethnique, elle est également sur une notion de classe.

Sous un fond de populisme et de démagogie, les conservateurs utilisent également les questions de l’inégalité du marché du travail pour accroître une égalité toujours tirée vers le bas. Le jeu auquel se livre le gouvernement répond aux aspirations conservatrices, mais surtout rétrograde. Le président est censé briser « les tabous » d’un monde ancien pour faire renaître celui que l’on n’avait pas vu depuis plusieurs siècles. Le Président de la République se rêve en briseur de « tabous » de l’ancien monde pour tenter de réaliser une révolution. Une révolution libérale, mais surtout une révolution conservatrice au sens allemand du terme. Derrière la tentative d’un rayonnement s’accompagne une vision rétrograde renvoyait la France à plusieurs siècles en arrière. Ces mesures s’accompagnent par la mise en place, dont le but est de rendre plus compétitive l’économie d’un pays donné, mais surtout abaisser les différentes règles sociales, afin d’attirer les capitaux des pays étrangers, tout en générant des délocalisations des autres pays vers la France. Cette « moindisance » sociale, le dumping social à outrance soulève également la question d’une Europe pris dans le piège d’une concurrence interne où derrière les façades d’une paix relative se cache une guerre économique entre tous les états européens. La convergence fiscale et sociale voulue par l’Union Européenne trouve une caisse de résonance importante dans les différents discours. Cette dernière est sans cesse attirée vers le bas, poussant des millions de travailleurs en Europe dans une précarité sans cesse plus grande, plus importante et plus profonde. Dans le fond, nous assistons à une guerre économique intestine dans l’Union Européenne. L’austérité est en train d’opposer les peuples et de tuer les fondamentaux d’une Union de paix, de solidarité, à moins que cela ne soit pas ça.

Le patriotisme permet également de poser la question de l’identité et d’appartenir à une communauté. La version économique tend à faire appartenir à la « Patrie », ceux qui réussissent et d’en exclure ceux qui ne réussissent pas. Emmanuel Macron l’a démontré lors de l’inauguration de la Station F : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Il apparaît évidemment que la réussite du pays [5] ne s’intègre absolument pas dans un avenir commun, mais bien d’un avenir séparé où la réussite réside avant tout dans l’aspect pécuniaire.

L’Autriche, la Hongrie et la Pologne devraient avertir des conséquences néfastes du « patriotisme économique ». Les réformes d’ajustement structurel pousse une partie de la population dans des retranchements identitaires, afin de sauvegarder un « modèle social » ancestral.

Notes

[1AFP, « Présidentielle : Macron oppose son « patriotisme ouvert » au « nationalisme étriqué » de Le Pen », 20 Minutes, le 17 mars 2017, [En ligne] | Consulté le 19 décembre 2017, URL : http://www.20minutes.fr/elections/2033063-20170317-presidentielle-macron-oppose-patriotisme-ouvert-nationalisme-etrique-pen

[2Jean-Jacques Bourdin : Oui, mais Louis Aliot, donc vous approuvez la politique choisie par le gouvernement qui fait un tri entre ...
Louis Aliot : Monsieur Bourdin, je n’ai pas à l’approuver, ça fait 30 ans qu’on la défend !
Jean-Jacques Bourdin : Donc vous dîtes Bravo
Louis Aliot : on ne dit pas bravo, ils sont en train de se rendre compte que la situation est devenue ingérable, et qu’ils sont obligé de prendre comme celle-là pour tenter d’éviter le pire dans une contrainte budgétaire délicate, dans un contexte international chaotique. Malheureusement, il faut le dire.

in
Jean-Jacques Bourdin, « Immigration : "Le gouvernement prend enfin des mesures pour tenter d’éviter le pire", estime Aliot », BFM-TV, le 19 décembre 2017, [En Ligne] | Consulté le 20 décembre 2017, https://www.youtube.com/watch?v=zaEFNvEXlVE

[3Voir le Tweet du 12 Novembre 2017 du compte @auroreberge, [En Ligne], URL : https://twitter.com/auroreberge/status/929828965140893696

[4Steve Keen, « L’imposture économique », Chapitre X : Pourquoi ils n’ont pas vu venir la crise, Les éditions de l’Atelier, pp. 242-306

[5« J’y vois plutôt un renfort, un de plus, qui confirme le bien fondé de notre démarche et qui s’inscrit dans notre but commun : la réussite du pays. » in Nathalie Raulin, « Richard Ferrand : « Ce n’est que le début de la recomposition » », Libération, 3 décembre 2017, [En ligne] | Consulté le 04 décembre 2017, URL : http://www.liberation.fr/france/2017/12/03/richard-ferrand-ce-n-est-que-le-debut-de-la-recomposition_1614189

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