Un regard croisé sur la cause animale

La nécessité d’une théorie de la Justice pour les animaux

E1
mercredi 21 octobre 2020 par Pierre Le Bec

Le droit des animaux ne semble guère être enclin à évoluer à travers les outils légalistes. À chaque marche pour la fermeture des abattoirs, nous entendons le slogan : « Justice pour les animaux ! ». Mais, cette dernière sans une théorisation de fond de ce que représente manifestement la « Justice pour les animaux » et ce qu’elle n’est pas, nous sommes dans une chimère qui revient à revendiquer l’impossible pour l’omnivore n’étant pas vraiment sensibiliser à la cause animale. La « théorie du burger » met en avant également un paradoxe tout comme un spécisme de fond. Pour cause, il y a manifestement un sentiment d’attachement pour les animaux de compagnie, mais lorsqu’il s’agit des animaux de ferme, il n’y a guère de voix de la part de nombreuses personnes.

La nécessité de formuler une Théorie de Justice pour le droit des animaux s’accompagne par des faits qu’il faille conjuguer un universalisme y compris au sein de la « cause animale ». La Théorie de Justice s’inscrit pleinement dans ce qui avait les Lumières. En effet, il y a tout de même une logique inhérente au combat que nous menons. Scander des slogans ne fera pas avancer la démarche d’une société en perpétuel mouvement. Il est venu le temps de prendre clairement position en faveur d’une Justice qui rompt avec l’ancienne. Pour cause, il y a volonté de se soustraire à un système qui broie le travailleur et assassine l’animal pour satisfaire les différents marchés agro-industriels. Dans ce contexte où la pression s’accentue sous la forme d’une mobilisation toujours plus profonde de la société. On assiste de façon régulière à une injustice de fond. C’est justement sur ce fond d’une logique clairement inéquitable qu’il faille rompre avec le spécisme et proposer une Théorie de Justice.

L’air ambiant semble prendre une autre direction que celle des années écoulées. Les questions animalistes reviennent fréquemment sur le devant de la scène. Faute d’une volonté de la part de l’appareil de l’État à construire un modèle soutenable et une logique welfariste dans sa prise de décision, nous allons vers des lendemains qui déchantent avec une notion douloureuse où la maximisation du bien-être des individus sentients fait face à un conservatisme rampant en lien avec son époque. Les actions de sensibilisation de l’opinion publique produise un effet mélioratif sur l’intérêt que portent les questions animales. Toutefois, la théorie de la Justice pour le droit des animaux s’implante profondément dans une logique paradoxale puisqu’il s’agit de caractériser l’utilitarisme et son contraire.

La question de la didactique tout comme de la sémantique révèle que nous sommes face à l’utilisation de termes d’une doctrine philosophique radicale pour l’ancrer dans le sens d’une autre philosophie. La notion même d’une équité suggère que si les animaux n’ont pas la parole, nous pouvons les libérer en prenant en compte leurs différents besoins fondamentaux. Il y a effectivement une « utilité sociale » à raisonner en termes de maximisation du bien-être pour les animaux. Toutefois, le welfarisme s’il est en vogue dans certain corpus universitaire, il en demeure pas moins que son « utilité » s’ancre dans un véritable échec. La social-démocratie du mouvement animaliste porte en elle de nombreuses défaites assez cuisant. On peut continuer à se battre contre les différentes lois, mais l’adaptation d’un système vers un autre tant qu’il demeure dans l’exploitation ne semble guère être la solution. Dans ce cadre, on peut dire que le welfarisme en terme utilitariste ne s’accommode pas vraiment avec la réalité juridique.

Le romantisme tend à souligner que la Théorie de Justice s’inscrit tout de même dans une vision où il s’agit de défendre l’intérêt des individus non-humains afin de développer le droit des animaux. Le droit positif doit faire son prévaloir sur le droit négatif comme c’est le cas actuellement. Or, une Théorie de Justice ne peut s’enraciner durablement du droit comme nous le verrons plus bas, mais dans l’émancipation même du droit. En effet, le droit s’intègre parfaitement dans le sens qu’il conduit de nombreuses discriminations pour servir l’intérêt particulier des éleveurs et des différentes entreprises dans la transformation des produits d’origine animale. La particularité réside devant le fait accompli. L’État de droit au profit d’une surenchère légaliste apparaît clairement comme contre-productif. En effet, le droit permet de servir l’intérêt général, mais l’intérêt des individus non-humains n’est pas pris en compte. Au contraire, l’intérêt général a laissé place à des intérêts particuliers. La loi est dès lors utilisée à des fins politiques et personnelles de telle sorte que la Loi est dévoyée de sa mission principale.

On peut considérer que la logique d’un Hobbes qui ne croyait pas fondamentalement dans l’esprit des lois peut nous permettre d’entrevoir une certaine logique, mais nous risquons basculé dans une société contractuelle basée sur le naturalisme. Jusqu’à présent le naturalisme permet d’interpréter des droits fondamentaux comme la « liberté d’entreprendre ». Or, cette même liberté va en contradiction avec une Théorie de Justice. En effet sous prétexte que la société néolibérale s’enracine progressivement vers un néolibéralisme, cette liberté subit un paradoxe de fond puisqu’elle va à l’encontre de l’intérêt propre des animaux. Dans le même temps, pour qu’une Théorie de Justice puisse prendre corps au sein de la société, il semble nécessaire de mettre en avant le « droit des animaux ». Jusqu’où la société peut tolérer un préjudice de fond en comble sur des individus possédant une conscience d’eux-mêmes ? Il apparaît très clairement que le mythe du « chasseur – cueilleur » a la vie dure, mais si un individu est assassiné, il semble réaliste de générer qu’il faille une sanction contre l’individu afin qu’il répare d’une manière ou d’une autre le préjudice qu’il a causé à la société. Sauf que nous vivons dans une société où ce n’est pas un individu isolé qui commet des crimes, mais la quasi-totalité de la société. Dans ce cadre, une Théorie de Justice doit être en mesure non pas de juger des individus sur des actes ponctuels, mais de s’intéresser à la démarche qu’entreprend la société. Le caractère structurel dépend in fine de l’approche qu’on lui confère. La démarche de la Théorie de Justice apparaît dans le fond comme une volonté de réclamer une Justice réaliste s’intègre d’une certaine manière dans la nécessité de concevoir l’outil de l’État-nation comme un certain échec. Le néolibéralisme à travers le morcellement de l’État-providence n’est plus en capacité de réaliser sa mission d’intérêt général.

Les individus non-humains réclament pourtant à leur façon d’une certaine manière la mise en place d’une Théorie de Justice. Or, le Zoocide s’inscrit d’une certaine manière dans la barbarie la plus équivoque pour le siècle à venir. Les conséquences de l’élevage et en particulier sa branche intensive soulève de nombreuses questions sur le réchauffement climatique. L’abattage de masse qui est pratiqué chaque journée au quatre coins du monde s’immisce dans une volonté de désindividualiser l’individu non-humain au point de le rendre comme un objet. La Théorie de Justice passe par le jugement de l’ensemble de la filière et de ceux qui en sont responsables de l’éleveur jusqu’au consommateur en passant par le boucher et les ouvriers dans les abattoirs. Il faut savoir que l’offre existe puisqu’elle s’adapte à une demande. Structurellement, les artisans du spécisme s’ancre d’une certaine manière dans l’exploitation d’individus qui méritent le « droit à la vie » et à la « sécurité ». Or, ces besoins fondamentaux n’existent pas dans une société anthropocentrée. Au contraire en raison de la crise sanitaire que traverse le pays lié à l’élevage et à la chasse, il semble nécessaire de placer l’individu en tant qu’unité fondamentale de la démocratie libérale devant ses responsabilités. Il n’y aura certes aucun jugement dernier. Mais l’analyse permet de déconstruire les paradoxes et d’aboutir justement à une Théorie de Justice. Devenons-nous faire confiance aux différents juges des juridictions en l’occurrence dans les tribunaux ? Dans les faits, on peut dire que « la Justice » de l’État de droit a complètement failli face aux nombreuses dérives d’un modèle d’élevage où l’atomisation de l’individu devient de plus en plus présent couvert à travers l’instrumentalisation de l’agribashing et du breeding-bashing. Dans ce cadre, il apparaît néanmoins que les différents intérêts corporatistes et industriels auront eu finalement à en découdre avec cet État de droit. In fine, cela se traduit par des audiences bâclées lorsqu’il y en a. La Justice tel qu’elle est conçue ne s’adapte pas aux différentes attentes de la société. Au contraire, elle est un bastion conservateur s’inscrivant dans un légalisme et l’interprétation du droit qu’il s’avère dangereux.

La Théorie de Justice devrait s’accompagner d’une base juridique claire et cohérente. Les individus non-humains méritent d’une certaine manière que l’on porte les différents dérapages. Sauf lorsqu’il s’agit de la structure même du spécisme qui dérape, il convient non pas de juger des actes individuels, mais la structure même où la barbarie est commise de façon continuelle et quotidienne. Mais une Théorie de Justice serait profondément incomplète si elle n’est pas en mesure de réparer les dégâts causés aux individus non-humains. En effet, la réparation ne peut prendre la forme d’amendes pour une raison simple : l’État est impliqué dans le processus du spécisme. Si la Justice demeure indépendante du pouvoir exécutif dans les démocraties libérales, l’exécutif a moyen de pression sur les différents juges à travers les procureurs et les différentes lois toujours plus liberticides. On pourrait penser que la Justice irait dans le sens d’une jurisprudence en faveur du droit des animaux. Mais rien ne laisse entrevoir des décisions de justice courageuse. Dans le même temps, ce n’est pas une jurisprudence qui fera changer la donne sur la question du droit des animaux, mais une théorie réelle et concrète. La Théorie de Justice s’enracine dès lors dans la question de la Justice Sociales. Le mouvement animaliste reste un mouvement visant à rompre avec les anciennes mœurs. L’éthique porte en elle, la particularité de s’intéresser à la manière, dont nous traitons les individus dans un souci particulier. Le légalisme reste une défaite pour le mouvement pour le droit des animaux. Dès lors, la Théorie de Justice devra s’émanciper du droit pour ne pas se retrouver face à des antagonismes et des dispositions légales contraire à la volonté de mettre fin au spécisme. La Théorie de Justice ne pourra s’intégrer dans une Justice Étatique.

La Théorie de Justice doit s’accompagner d’une logique très rationaliste. La question de « la Raison » doit l’emporter sur l’aspect réactionnaire que peut déclencher les différentes enquêtes et reportages dans les lieux d’élevage tout comme les abattoirs. En effet, les diverses expériences nous montre que les pétitions à chaque acte de cruauté contre les animaux se traduise par une absence de raison, mais aussi d’une logique très artificielle. Les pétitions ne permettent guère d’influencer ceux qui font la Justice. La Théorie de Justice permet de concevoir une autre vision de fond en comble. Elle est un tout, mais il est nécessaire finalement qu’elle repose sur des bases saines.