Un regard croisé sur la cause animale

La discrimination anti-végane

E4
lundi 19 octobre 2020 par Pierre Le Bec

Le véganisme a le vent en poupe. Ce mode de vie s’inscrit dans une certaine éthique vis-à-vis des animaux.

Une discrimination se définit par la mise en apparence de stéréotypes qui tend à différencier l’individu. Or, le végan par son régime et son éthique de vie s’inscrit dans une logique individualiste puisqu’il est maître de son « mode de vie ». La question du droit des animaux reste particulièrement mal-comprise en France où malgré un débat et une lente évolution vers un changement des mœurs, une frange conservatrice se targue sur les réseaux sociaux de ce que l’on pourrait caractériser comme un « végan-bashing ». Si l’outil d’internet peut paraître comme un véritable outil en termes de communication et de transmission de l’information, il en demeure que de nombreuses personnes se servent de celui-ci à mauvais escient pour railler, pour moquer, mais aussi pour insulter les personnes qui ne partagent pas le même « mode de vie ». Le véganisme dans sa vie quotidienne requiert un véritable sport de combat puisque les critiques sont permanentes jusque dans l’entourage le plus quand celui-ci est resté omnivore (ce qui paraît être une contradiction puisque le végan est lui-même omnivore par sa structure biologique, le régime omnivore tend à se caler sur celui de la structure, mais n’est pas en adéquation avec son époque).

La différence des autres discriminations que l’on peut rencontrer comme l’antisémitisme, le racisme anti-musulman, le racisme anti-noir, le racisme anti-rrom, les lgbtphobies, etc, c’est que les discriminations portent sur des messages largement relayé par la toile et dans les discours comme celui de la carence alimentaire, la faiblesse musculaire, la virilité, la théorie que les militants de la cause animal ne combattraient pas l’abattage rituel, etc. Dans cette liste qui n’est pas exhaustive, il y a une confluence entre différentes discriminations, mais le tout s’établit sur dans une vision de l’esprit et sur des préjugés inouïs.

Par le rapport à l’alimentation qui s’inscrit dans ce qu’il y a de plus privé et de plus individuelle, puisque l’aliment est l’objet que l’on ingère et que l’on digère. Le « monde sans souffrance » est clairement soutenable sur le plan biologique notamment avec l’apparition de la vitamine B12 et des différents compléments alimentaires.

Si l’une des caractéristiques du néolibéralisme dans son individualisme méthodologique tient du rôle joué par la consommation, les véganes l’ont compris et se sont réappropriés cet outil formidable pour peser financièrement sur le rôle de l’économie. Dans une économie se libéralisant sans cesse, l’offre doit s’adapter à la demande sinon elle est vouée à un certain échec. Les lois naturelles reviennent sur le devant de la scène pour s’ancrer dans les différents débats à travers le néolibéralisme. La liberté de choix s’inscrit en particulier dans un néolibéralisme où l’individualisme est mis en avant comme une des valeurs majeures du mouvement des Lumières. Au moment, où la société par l’intermédiaire du gouvernement semble se défendre contre la « liberté de choix » d’une partie de la population dans le sens qu’elle est éthique et responsable face aux grands enjeux de notre siècle.

Pourtant dans la question du choix, il y a nécessairement une valeur fondamentale qui tend à ne pas faire tort à d’autres. Dans le cas contraire, il y a une nécessité de demander des réparations à autrui. Dans un monde qui tend à « minimiser » l’impacte de l’État allant vers un « minimax » pour paraphraser Robert Nozick [1], la question des préjudices que réalise la société humaine vis-à-vis des animaux non-humains doit se solder par un tribunal d’arbitrage ou devant un tribunal. En effet, la conscience animale n’est plus à même à être démontrée. L’alimentation carnée constitue à l’heure actuelle le paradoxe de ce « libre-choix », mais aussi de la logique contractuelle. Pendant que Jocelyne Porcher défend que les animaux de ferme sont des travailleurs (mais sans l’application d’un code du travail [2]). Il s’agit d’une fable des éleveurs [3]. Jocelyne Porcher participe à une sorte d’imagerie concernant le « cannibalisme ». Laisser le « libre-choix » à l’individu dans son alimentation conduit obstinément à ne « manger autrui ».

Le véganisme en tant que way of life a compris très vite c’est-à-dire depuis que le Vegan Society s’est dissociée de la Vegetarian Society en 1944 s’inscrit dans une logique au plus proche des valeurs qui font « Les Lumières » et « la modernité » [4] ainsi que « le progrès ».

La « modernité » s’inscrit également dans le fait de s’ancrer dans l’innovation – dont le progrès est structurellement touché par la crise de la COVID-19 et risque d’être totalement anéanti par les vagues successives réactionnaires et conservatrices dans les pays occidentaux et en voie de développement –, mais aussi suit une logique où « Les Lumières » sont vus comme un frein au développement du mouvement conservateur et réactionnaire international. Dans cette logique, le mouvement végan apparaît comme étant porteur d’une lumière d’espoir au moment où l’ensemble des pays foncent droit vers une crise économique, structurelle et sanitaire d’un ordre de grandeur qu’on ne l’avait jamais vu jusqu’ici depuis la crise de 1929. Cette même crise remettra de fond en comble les bases de notre société et du modèle qu’elle a emprunté depuis 1982.

Le mouvement végan s’il est discriminé, dont les membres sont considérés comme des ayatollahs de la cause animale s’inscrit typiquement dans la philosophie libérale en termes d’approches, de valeurs, mais aussi d’éthiques.

Dans le même temps, il est considéré selon les différents chiffres que le végétarisme et végétalisme (qu’il faut comprendre par le véganisme) tourne entre 2 et 0,5 % de la population respectivement et le reste de la population mange des produits carnés. L’une des rhétoriques consiste à sous-entendre que cette minorité serait responsable de l’ensemble de la chaîne de production et de consommation de ceux qui n’en mangent pas. Il y a aussi une vision qui consiste à concevoir que la communauté végane s’inscrit dans une communauté particulièrement bruyante dans le sens qu’elle influence le débat politique, les actualités, pousse les industriels tout comme les commerçants à l’innovation de certains produits végétaliens ou véganes.

Pourtant, le véganisme semble terrifier notamment dans sa branche militante : l’antispécisme. En effet, les différents mouvements animalistes soufflent un vent de frayeur tant sur l’aspect économique que sur l’aspect éthique. La « révolution végétale » s’inscrit dans un processus dynamique mettant en contradiction les partisans de la protéine carnée.

La communauté carniste ne s’inscrit plus dans cette recherche de maximiser les biens de la population, mais bien dans un souci d’asseoir sa domination comme elle l’a fait depuis des siècles. La communauté carniste s’inscrit une logique d’exploitation double : les animaux non-humains et le travailleur. N’est-ce pas par ironie que les fermes aujourd’hui se nomment des « exploitations agricoles ». En effet, le verbe « exploiter » y revêt une importance capitale dans le sens que l’élevage admet de manière ouverte qu’elle n’a pas pour intérêt de mettre en œuvre l’émancipation des travailleurs, mais bien de renforcer l’exploitation qui domine en son sein.

Dans les débats de fond (tout comme sur la forme) qui opposent les véganes et les carnistes, le choix du carniste s’inscrit dans une logique particulièrement boiteuse et un biais cognitif de fond.

Comme nous l’avons vu, la crise économique et sociétale que traverse l’élevage n’a pas pour n origine le véganisme, mais le changement profond et progressif de paradigme d’une société qui refuse de participer à cette industrie où règne la maltraitance (au vu des nombreux documentaires sur le sujet) de façon omniprésente.

En 2018 selon une étude de FranceAgriMer [5], les résultats indiquent des achats de viande fraîche en baisse tandis que la consommation augmente à travers l’alimentation à l’extérieur. Dans le même temps,

les ventes de produits végétariens et végans ont généré l’an dernier un chiffre d’affaires en hausse de 24 %, à 380 millions d’euros, dans les grandes et moyennes surfaces (GMS) françaises, selon des données publiées mardi par l’institut d’études Xerfi. Ce dernier précise que ce montant est comparable à celui du sans gluten mais dix fois inférieur aux ventes de produits bio, ajoutant anticiper pour la période 2019-2021 une progression annuelle moyenne de 17 % du marché de l’alimentation végétarienne et végane GMS, qui dépassera ainsi les 600 millions d’euros d’ici trois ans. [6]

[1Robert Nozick, Anarchie, État et utopie, 1974

[2Il s’agit d’un anthropomorphisme associé à une logique poussée du néolibéralisme. Les animaux non-humains ne sont pas des travailleurs, mais des animaux vivant dans des lieux d’exploitations sans salaire. On peut dire très clairement qu’il y a un rapprochement à faire avec la condition de l’esclave dans l’antiquité ou aux États-Unis d’Amérique entre le XVIIIe et le XIXe siècle.

[3Delon, Nicolas. « L’animal d’élevage compagnon de travail. L’éthique des fables alimentaires », Revue française d’éthique appliquée, vol. 4, no. 2, 2017, pp. 61-75.

[4Dans le sens inversé, on peut dire que le rejet sans cesse d’une partie de la modernité par une partie de la population notamment dans le courant néoconservateur s’inscrit en particulier dans le rejet des Lumières ; Denby David J. Crise des Lumières, crise de la modernité ?. In : Dix-huitième Siècle, n°30, 1998. La recherche aujourd’hui, sous la direction de Michel Delon. pp. 257-270.

[6AFP & Le Figaro, Hausse du marché végétarien et végan en France, Le Figaro, 8 janvier 2019