Un regard croisé sur la cause animale

L’instrumentalisation de l’agribashing

E2
lundi 19 octobre 2020 par Pierre Le Bec

Sans minimiser les quelques cas de violences injustifiables dont certains d’entre eux ont été la cible, les agriculteurs seraient ainsi les victimes d’un odieux « agribashing » nourri par les écologistes et entretenu par les intellectuels bobos.
Antoine de Ravigan, Alternatives Economiques, n°396

Une partie du monde agricole dénonce une forme d’Agribashing, injuste vis-à-vis des efforts faits notamment avec les mises aux normes environnementales.
Anne-Cécile Daniel, POUR, n°234-235

À cela s’ajoute un sentiment global de manque de reconnaissance par l’ensemble de la société qui va jusqu’à la dénonciation d’un « agribashing ».
Michel J. F. Dubois, Nouvelle revue de psychosociologie, n°28

L’agribashing se définit comme « les procédés qui mettent à mal le regard de l’élevage et de l’agriculture ». Dans ce contexte de monter en puissance du marché végétal, les éleveurs agitent de l’agribashing pour se positionner en tant que victime d’un système.

L’instrumentalisation de l’agribashing permet à une partie des agriculteurs de ne pas se remettre en question et de porter la responsabilité de la crise économique, sanitaire et sociétale qu’elle traverse. Cette manipulation permet d’éviter un débat de fond sur les accusations et les dénonciations qui sont pointés vers le système agricole. On peut dire que l’agribashing est l’islamophobie de l’agriculture, un concept trop ambigu pour être crédible. Dans le cadre de l’élevage, il faut comprendre qu’il y a une distorsion entre la demande du consommateur et l’offre qui est proposée. Dès lors, il y a une dichotomie importante dans le marché entre l’offre et la demande si la demande n’est pas satisfaisante, elle ira sur d’autre marché ou s’abstiendra en modifiant sa consommation. Dans un système néolibéral, le client est roi du fait de l’hyper individualisation. Pourtant, cette torsion du marché où le producteur tente d’imposer sa loi à coup de pression et de lobbying afin d’éviter de se soumettre à une large majorité de la population s’avère être contre-productive [1]. Dans le même temps, ce paradoxe dans une société où la responsabilité individuelle est de plus en plus appelée comme un leitmotiv pour favoriser les libertés individuelles semble s’éloigner lorsque nous parlons d’agriculture et d’élevage. Ainsi des observatoires de l’agribashing sont créés par département grâce à la cellule Demeter (que nous verrons plus bas). Cette déresponsabilisation permet d’éviter tous les débats de fond. Dans le fond, une partie des agriculteurs ne veulent pas d’une critique de fond qu’il considère comme une vision citadine et/ou néo-rurale ou encore comme s’encrant dans un discours bobo-écologique.

Puisque notre sujet s’enracine dans l’élevage un sous-domaine de l’agriculture, la montée en puissance de la cause animale et du welfarisme (bien-être animal) se traduit par une remise en cause structurelle des modes de production pour ceux qui continuent de manger de la viande. Mais ce welfarisme ne touche pas que l’élevage puisqu’il tend à travers le référendum pour les animaux. La loi déposée dans ce sens sur une réserve parlementaire du groupe Écologie Démocratie Solidarité s’avère être un véritable échec. Mais, elle tend à mettre en avant les opinions individuelles de chaque parlementaire ayant siégé à l’Assemblée Nationale. Le chiffon rouge de l’agribashing a largement été agité pour enrayer les débats et bloquer le processus démocratique.

Le déni de démocratie que porte en lui-même se substituera aux méthodes moins traditionnelles et moins conventionnelles qui s’avèrent être un changement par la consommation. Au moment où nous critiquons l’individualisme, Gilles Lipovetsky dans un entretien avec Elsa Godart soutenait que ce dernier « un système d’idée-valeur qui, pour la première fois, pose l’individu libre, autosuffisant et égal aux autres, comme valeur suprême de la société. C’est-à-dire que d’emblée, l’individualisme moderne est un individualisme de type démocratique » [2]. Si la théorie du changement par la consommation peut s’avérer entièrement enracinée dans le capitalisme, elle permet d’outrepasser la critique de l’agribashing et de recentrer le rôle de l’individu dans ses achats et de la responsabilisation qu’il fait.

Dans les enjeux qui se succèdent pour enrayer la crise écologique que génère le réchauffement climatique, l’agribashing permet également un certain immobilisme. Nous sommes dans un libéralisme très classique avec la doctrine du « laisser-faire ». Pourtant, l’élevage représente l’une des causes principales du réchauffement climatique [3]. Le greenwashing ne permet pas d’enrayer une baisse durable des Gazes à Effet de Serre (GES). S’il ne faut pas critiquer sans cesse les OGM’s, il va de soi que les légumineuses produites au Brésil sont essentiellement exportées vers la France [4]. Dans le même temps, le Soja Brésilien représente une des raisons premières de la déforestation de l’Amazonie qui est considérée comme l’un des poumons de la planète.

Dès lors, si l’élevage se veut soutenable écologiquement dans la durée, il semble nécessaire que les éleveurs doivent remettre en cause leurs différents modes d’exploitation. On entend des critiques hallucinantes comme le fait où nous disposerons les dizaines milliers de poules si nous supprimions ce mode d’élevage. La solution est pourtant simple : ne pas faire naître ces poules. Or, il n’y a pas de volonté de diminuer une volonté des stocks pour un élevage raisonné, mais aussi qu’elle soit soutenable socialement. Pour le moment, elle ne l’est pas puisque l’agriculture est largement soutenue notamment l’élevage intensif par les deniers de l’État. Cela démontre entre autres que cette dernière n’est pas rentable.

Et le véganisme a-t-il un impact sérieux sur l’agribashing ? Cette question demeure omniprésente dans le cadre de la discussion que je mets en avant. En effet, une petite communauté représentant moins de 0,5 % de la population peut-elle avoir un effet papillon mettant sous pression tout un secteur et ses différents lobbys ? La communauté végane jouit d’un réseau très bien structuré. En effet, l’alimentation végétale représente progressivement un marché en pleine expansion [5]. Ce même marché vient directement concurrencer les marchés traditionnels de l’agro-industrie carné. Pourtant, la question de liberté de penser et de choisir est largement remis en cause par l’industrie de la viande. Le néolibéralisme doit laisser l’individu autonome dans la liberté de concevoir son alimentation au nom des libertés individuelles. Le capitalisme où les marchés sont censés s’autoréguler et s’ajuster mécaniquement en fonction de l’offre et de la demande laisse place à un capitalisme de connivence pour une raison assez rationnelle : les actionnaires possédant les principaux médias à savoir la presser, la radio et la télévision sont les mêmes qui possèdent des actions dans les entreprises agro-industrielles qui transforment de la viande. Malgré la théorie de l’agribashing, nous assistons à un embargo très clair sur la diffusion des publicités pour l’alimentation sin carnée. Pour autant, l’agitation de l’agribashing ne permet pas de freiner une dynamique de fond sous fond d’un certain paradoxe : le marché de la viande fraiche recule [6], le marché de la « viande » végétale explose.

On peut discuter sur la question même de l’utilisation du terme « agribashing ». En effet, certains partis politiques mal-intentionné comme « Les Républicains » soutiennent que l’agribashing ou le « dogmatisme poussé par les mouvements végans » [7]. Dès lors, l’agribashing est une boite de Pandore en ce qu’il concerne la critique de l’élevage. En effet, les plus radicaux soutenant l’élevage tel qu’elle est réalisée tentent d’assigner un terme « péjoratif » pour empêcher toutes critiques constructives. Ce dévoiement sémantique entraîne aussi le fait que si l’élevage fait partie de l’agriculture, on constate que l’élevage ne résume pas l’agriculture. Le terme « agribashing » s’inscrit dans le cadre d’un mouvement réactionnaire, conservateur et passéiste.

Le « breeding-bashing » permet la différenciation entre la critique de l’agriculture, nécessaire en vue d’une remise en cause de cette dernière notamment sur ses fondements dont la vocation s’inscrit dans la tradition du scepticisme, et la nécessité de changer de paradigme au niveau de l’élevage. Le problème suit que le que le terme « breeding-bashing » ne se prononce pas facilement pour s’ancrer dans le langage populaire. À défaut, la question des individus non-humains souligne la nécessité de trouver une approche sémantique la plus juste possible pour être dans le cœur de la bataille. Cette dernière permet de s’enraciner dans les « Études Animales » ou « Animals Studies ». Une fois de plus, on constate qu’il y a une volonté dans la recherche d’une approche la plus clairvoyante sur le sujet pour ne pas tomber une nouvelle fois dans l’élitisme.

[1Yougov, 2019

[2« L’avènement de l’individu hypermoderne », Cliniques méditerranéennes, vol. 98, no. 2, 2018, pp.

[3Gaëlle Dupont, L’élevage contribue beaucoup au réchauffement climatique, Le Monde, 04 décembre 2006

[4Yohan Blavignat, Pourquoi la France est-elle si dépendante du soja brésilien ?, Le Figaro, 20 septembre 2019

[5AFP & Le Figaro, Hausse du marché végétarien et végan en France, Le Figaro, 8 janvier 2019

[7L’Union, 7 octobre 2020