Un regard croisé sur la cause animale

La crise de l’élevage

E1
lundi 19 octobre 2020 par Pierre Le Bec

Je suis petit-fils de paysan breton. Notre famille a dû prendre les chemins de la route pour échapper à la crise économique de l’agriculture qui dure depuis plus d’un siècle en Bretagne. Dans un premier temps, la mécanisation de l’agriculture (et de la pêche) a largement considérablement a poussé de nombreuses personnes à faire des migrations économiques vers des lieux où se trouvait l’emploi à savoir essentiellement dans la capitale. Des quartiers comme Montparnasse ont été transformés par l’immigration interne bretonne. Depuis les crises se succèdent les unes après les autres depuis plus d’un siècle.

Entre le début de la mécanisation à la fin du XIXe siècle et la révolution libérale des années 1970 du fait de la crise de l’économie keynésienne [1], une large période s’est déroulée dans un silence assourdissant des corporations agricoles.

L’arrivée de la mondialisation a poussé une contradiction interne puisqu’elle a augmenté la production, libéraliser le marché afin la fin de certains quotas notamment pour l’industrie du lait et un libre-échange toujours plus débridé. Or, ce système s’ajuste selon la main invisible d’Adam Smith. En effet, le pape du libéralisme classique pensait que l’offre et la demande s’équilibrait lorsqu’il y avait une sorte d’harmonie et d’état de nature.

La France entre dans le jeu de la concurrence entre État du fait de la mondialisation. Cela se joue au sein de l’Union Européenne avec une logique de dumping social, mais aussi à l’international. Tout se joue entre l’offre et la demande, mais aussi le fait d’avoir des produits au prix les plus bas. À ce jeu-là, tous les coups semblent être permis et il n’y a pas vraiment de règle puisque l’objectif s’inscrit dans l’exportation de l’excédent dans un souci de recherche du profit. Sauf que le dumping social fait baisser les coûts de production notamment à travers une masse salariale plus faible, les conséquences en termes d’investissement sont plus faibles. L’entreprise investie moins, le profit devient inévitablement plus faible. Si un marché étranger est plus attractif que le marché national alors l’entreprise travaille exclusivement pour le pays étranger. Le risque s’inscrit une fois de plus dans l’autonomie alimentaire du pays puisque dans une économie ouverte, la recherche d’une balance commerciale suit la mécanique d’être à l’équilibre ou d’être en excédent. Il en va pour les fruits et les légumes, mais il en va aussi pour les animaux de fermes. Le dumping social fait en sortes que le lieu de naissance n’est pas forcément le lieu d’élevage afin que l’agriculture au niveau européen soit soutenable. Un illogisme de fond, mais qui n’est pas remis en cause par l’ensemble de la filière agricole.

Ensuite, la stabilité d’un marché dépend d’un ensemble de facteurs important que l’État n’est plus en mesure d’assurer dans sa course frénétique à la doxa néolibérale. Les coûts de production ont tendance à s’effondrer, mais cela entraîne également le prix de la matière brute à suivre ce mouvement. Pourtant, le marché en sortie pour le consommateur tend à suivre les courbes de l’inflation. Le consommateur comme le producteur se font avoir par la « maximisation du profit » puisque le marché de la vente d’une carcasse au moment de l’abattage se situe à un niveau très faible alors que les produits transformés sont très élevés. Ils subissent le marché de l’agro-alimentaire ainsi que les différentes industries. Or, si les corporations agro-industrielles possèdent certains leviers dans la négociation des prix. La baisse des prix de production a conduit inévitablement l’élevage vers un système intensif. Pour sauver un secteur en perte, les éleveurs ont choisi la direction vers des élevages de grande taille où les animaux sont surpeuplés les uns sur les autres. La survie d’un secteur dépend dès lors de la course vers une industrialisation pour qu’elle soit compétitive. Pourtant, cette course à des exploitations de grande taille tend naïvement à déstabiliser le marché de l’offre et de la demande. La surproduction entraîne de façon inévitable une baisse des prix et demande des fermes de taille toujours plus grande. La naissance des « fermes-usines » à l’Allemande est lié à cette contradiction interne : augmenter la production pour sauver un marché. Mais, le marché est voué à l’effondrement structurel. Dans le même temps, l’agrandissement des fermes se traduit également par une mise en concurrence acharnée entre les fermes elle-même. Ainsi, les fermes qui n’ont pas la capacité de s’adapter au néolibéralisme ferment les unes après les autres après avoir tenté de s’adapter progressivement à cette transformation de fond. Or, les endettements pris par les éleveurs pour tenter de suivre le mouvement deviennent parfois insoutenable provoquant de nombreuses banqueroutes et de cessations de paiement. La faillite de l’élevage s’enracine dans un capitalisme à la recherche de la mégalomanie et des grands élevages à l’Américaine.

Après avoir expliqué l’installation de l’élevage intensif et de sa crise qu’elle génère, il devient nécessaire de s’attaquer à certains marchés comme celui du lait. Ce secteur fait figure de référence tellement la crise de la surproduction génère des années successives pour les exploitations agricoles au niveau international où les exploitations ne réalisent aucun bénéfice. Or, le moteur d’une société est de dégager des profits afin de satisfaire les actionnaires sous termes de dividendes ou de réinvestissement dans l’entreprise. Sauf que la surproduction fait clairement chuter les cours du lait au quatre coins du monde mettant les exploitations agricoles au bord de la faillite. C’est valable pour le secteur du lait, mais c’est valable pour tous les secteurs. Très régulièrement, les producteurs de lait déverse la sécrétion dans les champs ou dans les rues pour montrer leur ras-le-bol face à une situation qui ne semble guère s’enjoliver. Un marché dérégulé est aussi un marché flexible, on a venté au profit de ces derniers que l’augmentation de production avec des investissements colossaux sur l’échelle de grandeur de toutes les fermes allaient augmenter les bénéfices alors que cela précipite clairement à la chute d’un modèle qui s’adapte laissant les perdants sur le bas-côté. Dans un autre secteur, celui de l’élevage de bovin souffre également particulièrement de la crise avec près de 20 000 exploitations agricoles au bord de la faillite en 2016 [2].

Dans le même temps, il ne faut pas cacher l’impact du réchauffement climatique avec les différentes catastrophes comme les inondations ou encore les sécheresses qui poussent les éleveurs et les agriculteurs dans des retranchements, mais aussi certaines difficultés. L’élevage même en pâturage qui peut paraître comme étant la meilleure alternative à l’élevage intensif subit chaque année une contradiction interne. Elle est censée être plus responsable et dans la novlangue du greenwashing s’inscrire dans une agriculture « durable » et « soutenable ». Même avec ces éléments de langage, la dynamique tend à créer des saisons plus rudes. Les canicules se développent avec une intensification dans le temps et une durée plus importante. Or, le fourrage de l’automne et de l’hiver (lorsqu’il ne neige pas) est grignoté de plus en plus tôt. Au final, il arrive que si la période de sécheresse entre le début du Printemps et la fin de l’été indien nécessite une importation de fourrage. Ainsi, les fermes perdent leur autonomie, mais font face également à une perte de revenue. En effet, le fourrage importé en dehors de la ferme peut conduire à long-terme au fait que l’élevage en prairie devient dépendante et n’est plus à même de subvenir à elle-même. De ce fait, il y a un risque de faillite de ce secteur jugé plus welfariste.

Ensuite, il y a une nécessité qui devrait prendre conscience que l’élevage pousse un véritable problème au niveau de l’agriculture et de l’autonomie agricole du pays. On considère que sur le globe, près de 70 % des terres agricoles sont destinés à l’élevage de façon directe et indirecte. En effet, une grande majorité des céréales et des productions sont destinés à l’élevage. La protéine carnée n’a certes plus le vent en poupe, mais la protéine végétale est plus facilement rentable, car elle ne nécessite pas une industrie aussi complexe que celle de l’élevage du lieu de naissance jusqu’à l’abattage et les transformations qui peuvent être réalisés. Or, pour l’agriculteur : le marché de l’élevage représente une source de revenu assez stable dans le temps. Dès lors, ce dernier n’a pas intérêt à opérer un changement dans sa production. Ainsi, l’éleveur et l’agriculteur sont tous les deux imbriqués dans l’industrie agro-alimentaire carnée. Pire l’éleveur aura tendance à rester dans le statu quo actuel de l’agriculture conventionnelle dans le sens que la chute des prix (hors inflation) permet à l’éleveur de soutenir l’input des produits qu’il importe dans son exploitation.

Dans le même temps, comme les dévaluations monétaires sont interdites par la Banque Centrale en faisant jouer le curseur sur une politique de taux d’intérêt faible voir négatif pour relancer une inflation clairement plus élevée tout autant soutenable, les politiques publiques tendent à pratiquer des dévaluations internes (baisse des cotisations, baisse des taxes, baisse des impôts sur les entreprises et les particuliers) en jouant sur les coûts de production. L’agriculture a largement à y gagner puisque cela permet de créer une augmentation des profits, mais aussi une baisse des prix et par ailleurs une augmentation de la demande. Il s’agit de la politique de l’offre de façon très classique.

Le marché a choisi avec l’aide des différentes corporations agricoles pour mettre depuis plus d’un siècle des millions de personnes sur le bord de la route. Cette agriculture par la voie de sa mécanisation et la mise en pratique de la stratégie néolibérale a conduit de nombreux éleveurs et agriculteurs jusqu’au suicide. On considère qu’il y a environ près d’un suicide tous les jours de la part d’un agriculteur ou éleveur. La considération ne repose pas sur un agribashing de surface, mais sur les conséquences du train infernal que représente le capitalisme dans cette agriculture et ces élevages. Comme nous le verrons plus bas, l’agribashing permet simplement de cacher les racines d’un profond mal être.

Le miracle du néolibéralisme n’a pas eu lieu. Il était porteur d’espoir pour de nombreux éleveurs qui voulaient acquérir plus d’autonomie, mais dans les faits : les néolibéraux ont fait croire au mirage de la dérégulation des marchés agricoles, de la déréglementation et de l’assouplissement des normes. Le plus malheureux s’inscrit dans le fait qu’il ne souhaite pas remettre structurellement les causes qui conduisent tout droit vers une catastrophe.

Cet écart prononcé se traduit par une distorsion importante et de la volatilité d’un marché nuit profondément au producteur. Pourtant, les corporations agricoles sont prises dans un paradoxe entre poursuivre sur cette voie ou bifurquer pour prendre la tangente. Malheureusement, la politique agricole au niveau national tend à poursuivre la politique agricole au niveau de l’échelle européenne. Les petits paysans obligés de s’associer avec les grands propriétaires terriens comme les céréaliers s’inscrivent dans le paradoxe qui tend à étirer deux agricultures sous une même corporation.

Dans le même temps une contradiction importante s’inscrit dans le néolibéralisme et la politique visant à assouplir les différentes normes, mais aussi d’aller vers une réduction des dépenses publics, les politiques agricoles soutiennent et accompagnent financièrement cette permutation. Or, ce n’est pas le rôle de l’État dans une logique où le marché est libre et flexible d’avoir un certain interventionnisme. Dès lors le paradoxe se crée au sein de la commission européenne, mais aussi du parti majoritaire au niveau des différentes aides pour l’agriculture, mais cela vaut également pour l’ensemble des autres secteurs économiques. Dans un système libéral, la compétitivité dépend d’une fiscalité souple et attractif au nom de la doctrine du « laisser-faire ». Pourtant le système néolibéral à la Française, les aides, les défiscalisations pleuvent de toute part. Ce paradoxe fondamental laisse entrevoir une agriculture sous perfusion de l’État, mais aussi de l’Union Européenne. Autrement dit, la France et l’Union Européenne porte une lourde responsabilité dans la crise de l’agriculture et de l’élevage puisqu’in fine on peut dire que le fait d’entretenir grassement un secteur fait que celui-ci est dépendant financièrement la France et de l’Union Européenne.

Le miracle du néolibéralisme n’a pas eu lieu. Il était porteur d’espoir pour de nombreux éleveurs qui voulaient acquérir plus d’autonomie, mais dans les faits : les néolibéraux ont fait croire au mirage de la dérégulation des marchés agricoles, de la déréglementation et de l’assouplissement des normes. Le plus malheureux s’inscrit dans le fait qu’il ne souhaite pas remettre structurellement les causes qui conduisent tout droit vers une catastrophe.

[1Sir John Hicks, La crise de l’économie keynésienne, 1975

[2Élevage bovin. 20 000 exploitations en état de quasi-faillite, Ouest-France, le 5 octobre 2016