Un regard croisé sur la cause animale

Implantation du libéralisme radical dans le cause animale

E5
vendredi 16 octobre 2020 par Pierre Le Bec

L’individualisme de l’animal et ses conséquences

Le néolibéralisme, l’ultra-libéralisme et le libertarianisme s’inscrivent dans la responsabilité individuelle [1].

Un individu reste responsable de ses propres choix et des conséquences qu’ils engendrent dans le futur. L’État n’a pas à s’initier dans la vie privée de chaque individu puisqu’il est maître de son propre corps, mais aussi de sa destinée. Cela s’inscrit dans la filiation du mouvement féministe et du care [2]. La conséquence incombe nécessairement à s’inscrire dans la tradition du mouvement pro-choice [3] à savoir être libre de ses choix tout en reprenant le contrôle sur son corps. Cela souligne que le corps de l’individu est une propriété privée c’est-à-dire que « la société est faite pour défendre la vie et la propriété de soi-même, aider au développement et au plein épanouissement des facultés de chacun » [4].

La notion de la « propriété de soi-même » souligne la condition sine qua none de considérer l’existence du « soi » et du « moi » [5]. Or, les spécistes de toute nature considéreront que l’animal non-humain n’a pas conscience du « moi », il ne peut avoir conscience avec les autres. Pourtant, les méta-données de la littérature scientifique et philosophique sont significatives et aboutissent de la part d’une revue spéciste à considérer que « les animaux d’espèces diverses, ont montré des aptitudes variées en termes de consciences » [6].

Originellement, la propriété privée désigne « dans son rapport avec l’espace, désigne ici en premier lieu la propriété foncière, qui a toujours eu dans l’histoire une importance économique et symbolique particulière, d’autant plus grande que les sociétés étaient davantage marquées par la propriété du sol immuable et territorialement délimitée ». [7].

Nous allons définir la « sentience » comme un concept nécessaire. Elle a été introduite par Benjamin Bentham. [8] .

Cette notion s’inscrit dans le développement nécessaire de la « cause animale ». On peut dire que « la raison d’être de l’éthique animale la plus fréquemment invoquée est l’existence d’une sensibilité animale, c’est-à-dire d’une capacité de ressentir des expériences vécues, qu’elles soient plaisantes ou déplaisantes. Si les animaux ne ressentaient rien, la question de leur statut moral, celle de notre responsabilité à leur égard, ne se poserait pas davantage que pour les arbres, les légumes, les roches ou les rivières » [9].

Astrid Guillaume, pose une définition claire en affirmant que « si l’on se réfère aux travaux de Donald M. Broom, biologiste émérite de l’Université de Cambridge, auteur en 2014 de Sentience and Animal Welfare et en 2017 du rapport européen « Le bien-être animal dans l’Union européenne », un être « sentient » est capable : d’évaluer les actions des autres en relation avec les siennes et de tiers  ; de se souvenir de ses actions et de leurs conséquences  ; d’en évaluer les risques et les bénéfices  ; de ressentir des sentiments  ; d’avoir un degré variable de conscience » [10].

À travers les différentes définitions
, on peut dire que l’animal non-humain possède deux caractéristiques : la « sentience » et la « conscience ». Dès lors l’animal non-humain apparaît comme maître de lui-même dès lors qu’il n’est pas captif.

Les animaux non-humains sont maître de leur propre destiné et de ce fait la « propriété privée » qui en a été fait à ce jour de l’animal vers l’être humain ou le groupe d’être humain constitue un vol et une entorse majeur aux principes fondamentaux du libéralisme philosophique. La question n’est pas qu’il s’agit d’un seul individu, mais que ce « vol » des « droits naturels » constitue une norme. Certaines associations parlent d’esclavage des animaux non-humains sous le terme de « zoo-esclavagisme » qu’il faut comprendre par l’esclavage des animaux non-humains à toute échelle (les animaux dans les cirques — les delphinariums ; les animaux dans les hangars destinées aux abattoirs, à la fourrure, à la chasse ; la tauromachie, etc.). Les partisans de l’inégalité de Homme/Animal considéreront qu’il s’agit d’un anthropomorphisme, mais également que celui comporte une dose de rationalité vis-à-vis de l’esclavage tel qu’il a été construit en Europe, en Amérique du Nord et du Sud ou en Afrique. Quelle différence entre l’esclavage entre l’Être Humain par l’Être Humain et celui de l’Animal Non-Humain par l’Être Humain ? Dans le fond, il s’agit du vol de la propriété privée individuelle. Pourtant, dans une société libérale ou néolibérale l’individu doit être maître de sa propriété privée c’est-à-dire que l’animal non-humain est son propre maître.

La Théorie des Droits des Animaux développée dans Zoopolis [11] met en lumière que les animaux non-humains pris en tant qu’individus appartiennent à une communauté d’intérêt identique définissant un statut moral propre à ces derniers [12]

Dans le même temps, nous avions démontré que l’animal non-humain était sa propre propriété privée et qu’il était responsable de son propre corps. On concédera qu’il y a dès lors une graduation dans les différents types de propriété privée. Les êtres sentients l’emportent sur les autres types de propriété privée. Dans ce sens, l’animal non-humain qu’il soit un chat, une chèvre ou un pachyderme reste un individu. En ce qu’il concerne la sacralisation du corps et la promotion de l’individualisme, l’individu ne peut-être assassiné, disséqué, transformé et ingéré puisqu’il fait partie de la même communauté morale que la nôtre.

La cause animale dans le libéralisme radical

La « cause animale » se diffuse lentement dans notre société à travers une diffusion de toutes les couches de la société. L’antispécisme a trouvé sa branche sur les marchés qui se nomme le « véganisme » [13]. Cet éthique et ce mode de vie tendent à mettre en avant une vision ouverte où l’équalité entre l’animal non-humain et l’être humain est respecté se traduisant par un refus de l’exploitation animal quelque soit son degré. L’une des caractéristiques propre au « véganisme » se traduit par le fait qu’il réside par un comportement individuel et se manifeste collectivement par l’individualisme propre de chacun permettant de faire basculer la société. Dans un monde toujours plus libéral, l’appétence des différents marchés financiers vers les protéines végétales progresse de façon crescendo. Différents labels se sont créés comme celui de la Vegan Society [14]. Ainsi, le consommateur en tant qu’individu peut influencer directement l’offre à travers la demande et de ce fait l’offre s’adapte par rapport à la demande.

Nos sociétés aspirent tous à l’égalité entre les individus. Doit-on sacrifier une partie des droits pour arriver à cet amarrage que la liberté sans l’égalité n’est que l’ombre d’elle-même [15] ?

L’État essaye toujours de trouver une synthèse entre l’une et l’autre, mais nous aboutissons toujours à une synthèse qui ne prend pas en compte tous les individus qu’elle est censée protégée. On peut dire que l’État dans sa modélisation classique a totalement failli à sa mission. Dans ce contexte où une partie de la communauté d’intérêt et moral est envoyée vers des abattoirs puis ingurgitée par des personnes de cette même communauté, nous sommes en mesure d’interroger le degré de confiance que nous devons à État là.

L’État Régalien a clairement failli dans sa mission de protéger « l’autre ». L’une de ses missions qui visent à garantir la sécurité des libertés individuelles et de la propriété privée individuelle a clairement failli. Le sabordage du pouvoir régalien dans tous les pays au profit d’un apartheid basé sur la plus grande discrimination au sein d’une « communauté » d’intérêt et moral, laisse des valeurs démocratiques en totale perdition. Évidemment, il ne s’agit point de déconstruire les différents mouvements pour les droits civiques dans les pays tout comme de faire du relativisme du combat de Nelson Mandela. Ce désastre moral se traduit par des conséquences irrémédiables : chaque jour des centaines de milliers voir des millions d’être sentients et conscients sont égorgés pour servir de nourriture aux « zoophages ». Si les différentes lois à travers les parlementaires ; les différents décrets, arrêtés, courriers à travers les ministres, les préfets ou les maires structurent cette pensée visant à maintenir l’État dans la débâcle absolue sur la question, alors il convient de dire que cela pousse à enracinement dans la culture anti-étatique moderne.

Ainsi, la question de militer collectivement avec L’État perd un semblant de crédibilité puisque cet État réprime les partisans qui militent pour qu’il y ait une différence entre les individus d’une communauté d’intérêt, moral et philosophique identique. Cette perte de crédibilité s’inscrit dans une défiance voir une phobie absolue de l’État [16].

Pourtant le néolibéralisme a besoin d’un État régalien fort pour asseoir la garantie des différentes libertés individuelles se traduisant par un pouvoir exécutif et législatif fort et un pouvoir judiciaire pour garantir son bon fonctionnement [17]. Après son échec à garantir les droits naturels et les libertés fondamentales, il convient de souligner qu’il semble nécessaire de dépasser le concept de l’Etat.

[1« C’est au cour de cette double transformation modifiant significativement la relation gouvernants/gouvernés telle qu’elle s’est construite au cours de l’édification de l’État Providence, que nous rencontrons le concept de responsabilité. », In Hache, Émilie. « Néolibéralisme et responsabilité », Raisons politiques, vol. 28, no. 4, 2007, pp. 5-9.

[2The Feminist Care Tradition in Animal Ethics : A Reader. Columbia University Press, 2007. Edited by Carol J. Adams and Josephine Donovan.

[3« Ce positionnement politique reliant les droits individuels et la réponse aux besoins s’est également reflété dans la remise en question apportée par les femmes de couleur au mouvement pro-choix. Alors que les ailes radicales et libérales du mouvement féministe se concentraient sur le droit des femmes à disposer de leur corps — et sur le droit de refuser la maternité —, les femmes pauvres de couleur subissaient une attaque d’une nature différente : la stérilisation forcée dans les hôpitaux publics où elles accouchaient. », In Johanna Brenner,« Pour un féminisme socialiste », Revue Ballast, le 12 juin 2015

[4Colette Capitan, « Propriété privée et individu-sujet-de-droits », L’Homme, 153 | 2000, 63-74.

[5Delsol, Michel. « Mémoire, conscience, intelligence dans le règne animal ? » Laval théologique et philosophique, volume 62, numéro 1, février 2006, p. 81–90. https://doi.org/10.7202/013574ar

[6Pierre Le Neindre, Muriel Dunier, Alain Boissy, Emilie Bernard, Xavier Boivin, et al.. La conscience animale : une expertise scientifique collective de l’Inra : Que sait-on aujourd’hui sur la conscience des animaux ?. La revue française de la recherche en viandes et produits carnés, AB CORP INTERNATIONAL, 2017, 33, 7 p. ffhal-02629323f

[7Gosewinkel, Dieter. « Introduction. Histoire et fonctions de la propriété », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 61-1, no. 1, 2014, pp. 7-25.

[8Bentham, An Introduction to Principles of Morals and Legislation, ch. 17, sect. 1, édité par J. H. Burns et H. L. A. Hart, Athlone Press, 1970, p. 282-283, note 1. Traduit par Enrique Utria. Introduction aux principes de morale et de législation, Vrin, 2011, p. 324-325.

[9Jeangène Vilmer, Jean-Baptiste. « Chapitre premier. La sentience », éd., L’éthique animale. Presses Universitaires de France, 2018, pp. 7-18.

[10Astrid Guillaume, « Les animaux, ces êtres doués de "sentience" », Sud Ouest, le 24 Octobre 2017

[11Sue Donaldson & Will Kymlicka, 2011

[12Nicolas Delon. Une théorie contextuelle du statut moral des animaux. Philosophie. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014. Français.

[13Véronique Perrot, C’est Quoi le Véganisme, 2018

[15Maric, Michel. « Que faire du principe rawlsien d’égale liberté ? », Mouvements, vol. no35, no. 5, 2004, pp. 101-104.

[16« Une potentialité critique est inscrite dans la rationalité néolibérale. Celle-ci s’enracine dans le fait que cette tradition s’est affirmée dans le cadre d’une opposition à l’État, ou, mieux, à la raison d’État. Leur pulsion commune, dit Foucault, c’est une « phobie d’État. Les libéraux sont animés par une hantise de l’État... », In de Lagasnerie, Geoffroy. « Néolibéralisme, théorie politique et pensée critique », Raisons politiques, vol. 52, no. 4, 2013, pp. 63-76.

[17« Première (in)conséquence obligeant le (néo)libéralisme a en rabattre dans ses prétentions anti-étatiques. [...] De cette double inconséquence résulte la position habituelle des (néo)libéraux à l’égard de l’Etat. Forcés qu’ils sont de reconnaître la nécessité de l’existence de l’Etat sur la base de leurs propres prémisses, du moins s’efforcent-ils d’en réduire autant que possible le champ d’intervention, de le limiter à ses seules fonctions dites régaliennes : battre la monnaie (garantir la validité sociale de la monnaie) ; dire le droit (rendre justice) ; exercer le monopole de la violence légitime, à l’intérieur (assurer la police) comme à l’extérieur (par la diplomatie et la force armée). Faute de pouvoir disparaître, du moins l’Etat doit se limiter à n’être que le garant (monétaire, juridique et répressif) du bon fonctionnement des marchés et de la société civile. », In Alain Bihr, L’Etat : « bête noire » des (néo)libéraux, Nouveaux Cahiers du socialisme, Le 08 février 2008